Dix jours au cœur du désert occidental profond
On croit traverser le désert… jusqu’au moment où l’on comprend que c’est lui qui nous traverse et nous enseigne.
Un seul mot ne suffit pas pour décrire cette expérience.
Alors j’en choisis plusieurs : périple, exploration, expédition, aventure, traversée désertique. Chaque mot correspond à un instant vécu, à une émotion différente, à une autre manière de ressentir ce voyage.
Cette traversée du désert occidental était encadrée par Hamada, guide bédouin anglophone avec plus de trente ans d’expérience, accompagné de son équipe et d’un voyageur allemand habitué du désert égyptien depuis quinze ans, à qui les Bédouins ont attribué le nom d’« Abdelmullah ».
Muhammed et moi formions la seconde voiture, dédiée à la sécurité et à la logistique. Et moi, dans ce rôle de copilote.
Chaque soir, un bivouac itinérant. Chaque soir, j’écrivais et dessinais dans mon carnet de voyage.
Le départ vers la grande mer de sable
Le top départ se fait depuis l’oasis de Bahariya, direction la grande mer de sable et les dunes d’Abou Muharraq, cette immense chaîne de dunes qui descend jusqu’à la région de Dakhla.
Les dunes ont toujours eu sur moi un effet particulier.
Je les regarde comme une poésie vivante.
Chaque courbe ressemble à un mot, chaque ligne dessinée par le vent évoque une écriture mouvante sur le sable. Le vent effleure la surface du sable comme une caresse.
Des centaines de kilomètres de dunes défilent devant nous.
Mais le désert occidental, ce n’est pas seulement du sable.
Le matin, je prends plaisirs à marcher seule a pied à travers les reliefs. Nous découvrons des vallées plus rocailleuses, composées de fossiles marins, de coquillages, de tessons de poterie et de bois fossilisé.
Nous traversons aussi la mystérieuse « Vallée 00 », un lieu presque absent des cartes car le gps indique 00', marqué par des pierres brun brillant aux reflets étranges et au son de fer. Face à ce paysage inhabituel, l’imagination prend vite le dessus.
Puis vient la vallée de Khalafich , connue pour ses impressionnantes rayures naturelles dans la roche rose et blanche. Et au bout… sans prévenir… apparaît un paysage grandiose, digne d’un décor cinématographique : vestiges pittoresques en contrebas, dunes à perte de vue, montagnes surgissant sur les côtés au loin.
L’adrénaline du désert
C’est là que commencent les moments les plus périlleux.
Pour rejoindre la Vallée Magique, nous devons descendre un haut plateau sableux extrêmement étroit, avec une pente vertigineuse, jonchée de rochers dangereux que l’on doit parfois déplacer à la main pour ouvrir le passage.
Depuis le côté, j’observe la maîtrise de conduite de Hamada et Muhammed. Et, quel soulagement une fois passé. Dans ces moments-là, on comprend que le désert ne pardonne ni l’erreur ni l’improvisation et pourquoi, il est nécessaire d’avoir une seconde jeep avec chauffeur expérimenté.
Sur les dunes, les traces du premier véhicule disparaissent en quelques minutes sous le vent et le sable. Et je me dis que c’est peut-être cela, finalement, l’effet « magique » de cette vallée : le désert efface lui-même les passages humains.
Mon premier coup de cœur : la Vallée Magique
Le camp est installé dans la Vallée Magique.
Nous partons marcher deux bonnes heures entre dunes et montagnes. Le terrain est difficile, mais plus nous nous éloignons, plus le paysage devient irréel. Et soudain… une vue panoramique spectaculaire apparaît devant nous : un immense labyrinthe de dunes cernées par les montagnes, des formes étranges dessinées par le vent, presque irréelles.
J’ai l’impression de reconnaître un mélange entre El Matar, dans le désert blanc profond, et les dunes d’Abou Muharraq. Nous continuons à grimper toujours plus haut. Puis nous découvrons, cachée derrière les reliefs, une vallée de montagnes pyramidales. Je n’aurais jamais imaginé trouver cela ici. Et je sais que j’aurais regretté de ne pas être montée jusque-là.
La vallée préhistorique
Le lendemain, nous jouons les explorateurs dans une vallée préhistorique, des parallèles de mangroves rectilignes et l’emplacement d'un ancien lac.
Parmi les pierres qui recouvrent le sol apparaissent des silex bifaces taillés, des couteaux, des racloirs, des pointes de flèches, des pierres servant autrefois à moudre le blé (meule à grains) marquant ainsi la présence humaine à l'époque du Néolithique. Le désert donne parfois l’impression de marcher directement dans une autre époque.
Cette longue traversée de dunes et de montagnes entre Dakhla et Kharga suit l’ancienne route caravanière du Darb El Arba’een.
Aïn El Labekha : l’inattendue, second coup de cœur
Après six jours d’expédition, nous retrouvons enfin une trace de civilisation moderne au cœur du désert de Kharga (mais inaccessible par la ville).
Mon deuxième coup de cœur : Aïn El Labekha. Une petite source isolée, nichée au milieu de la végétation, des vestiges romains et des aqueducs oubliés.
Nous sommes accueillis par l’oncle Sayed, agé de presque 80 ans, un homme plein d’humour et d’anecdotes. Sayed fait vivre ce lieu perdu. Sa ferme verdoyante paraît irréelle après tant de jours dans l’immensité minérale du désert.
À peine arrivés, Muhammed part chasser le pigeon. Pendant ce temps, je me repose et joue aux cartes avec les petits-enfants de Sayed sous les arbres, à l’ombre.
Nous nous installons dans une chambre simple et typique, avec des lits en bois de palmiers. Une douche au mince filet d’eau me semble presque luxueuse après plusieurs jours sans confort. Le soir, un mouton cuit au mundi ce barbecue souterrain traditionnel que j’aime tant et qui nous attend pour le dîner.
Le lendemain matin, j’accompagne Muhammed pour la chasse, puis nous visitons les vestiges romains : temples, chapelles et forteresses perdues dans le désert.
On quitte ce havre de paix et reprend doucement la route du retour. Nous traversons plusieurs vallées remplies de vestiges romains comme Um Dabadeb avant de retrouver, une fois encore, les dunes pour le bivouac du soir.
Comme chaque fin d’après-midi, je pars marcher une à deux heures autour du camp pour découvrir les alentours. J’aime ce moment seule face au désert, quand la lumière commence à changer et que le silence devient encore plus présent. Le soir même, nous dégustons les pigeons chassés par Muhammed.
La chaleur commence sérieusement à se faire sentir durant ces derniers jours d’aventure. Les après-midis deviennent plus lents. On fait parfois la sieste entre deux montagnes couvertes d’art rupestre : girafes, gazelles, antilopes … C’est fascinant d’observer les roches une par une à la recherche de dessins préhistoriques.
En fin de journée, nous atteignons une vallée de montagnes dont les sommets ressemblent à des forteresses perchées. Entre chacune d’elles se cachent des dunes, comme si plusieurs paysages avaient été mélangés au même endroit. Nous installons notre tente sur un petit monticule de pierres fines qui surplombe le camp. Une vraie tente “avec terrasse et vue” sur le désert. Mais surtout un emplacement stratégique pour éviter le vent de sable et espérer une nuit plus calme que les précédentes.
Les derniers jours la fatigue s'installe
Une longue route sinueuse nous attend pour l’avant-dernière journée de cette incroyable aventure désertique, jusqu’au dernier grand site au coucher du soleil : Shaw Shaw.
Ce dixième jour, je me réveille avec un nombre incalculable de traces de fennecs autour du camp. Habituée à en voir régulièrement lors des safaris dans le désert blanc, cette fois leur présence ne s’est manifestée que durant la nuit, lorsque tout le monde dormait. Je pense que cela s’explique par le fait que nous traversions des zones profondes, hors des circuits touristiques et avec très peu de passages humains. Les fennecs y sont probablement moins habitués à la présence humaine, donc plus méfiants et craintifs que ceux du désert blanc.
Pour le petit-déjeuner, Hamada confectionne du pain en à peine cinq minutes. J’ai trouvé ça fascinant d’assister à cela au milieu de nulle part.
Nous reprenons ensuite la route en remontant les dunes de sable de Karaween, qui traversent la région de Dakhla jusqu’à Farafra, avant de retrouver un terrain plus familier du désert blanc (la vallée d’Agabat désertique puis El Matar), la vallée de cristal et l’asfalt (route) qui mène à l’oasis de Bahariya.
À force d’exploration, j’ai même commencé à donner des noms à certaines vallées sans nom :
- Wadi Wahesh : “la vallée difficile ou moche ”, à cause de ses passages sinueux et de ses rochers dangereux.
- Wadi Eswed : la vallée noire cachée entre les dunes.
- Red Valley : pour son sol rouge sableux.
- La vallée des grottes : composée de masses rocheuses remplies de petites cavités et de demi-dômes naturels.
La vie dans le désert
Cette expédition demande bien plus qu’on ne l’imagine. Physiquement d’abord. Mentalement surtout.
Il faut savoir lire le terrain, analyser les dunes, anticiper les zones dangereuses, reconnaître le sable mou, les creux invisibles, les passages rocheux. Conduire dans ce type de désert n’a rien à voir avec quelques safaris dans le désert noir ou blanc ou quelques dunes. Ici, l’expérience ++++ d’un chauffeur bédouin est indispensable.
Aujourd’hui, je comprends totalement pourquoi Hamada impose une seconde voiture pour la sécurité. Le respect des distances entre véhicules est vital. Certaines zones traversées ont déjà connu des accidents causés par la négligence.
Dans mon rôle de copilote, je passe des heures à observer le terrain aux côtés de Muhammed. Avec plus d’une trentaine d’expéditions derrière moi, certains réflexes deviennent automatiques. Mais cela reste épuisant. Même sans être au volant, la concentration permanente fatigue énormément.
Logistique et quotidien
Le désert impose aussi une organisation rigoureuse et coûteuse. Chaque jeep transporte une quinzaine de jerricans d’essence, des roues de secours, outils, du matériel de sécurité moderne et une valisette de premiers secours que j'ai prévu.
Côté nourriture, contrairement aux idées reçues, on ne meurt pas de faim dans le désert. Les repas sont incroyablement généreux : kofta, poulet, canard, ragoût de bœuf, mouton, pigeons fraîchement chassés… acompagne de riz , riz noir , macaroni et légumes. J’ai probablement pris 2 ou 3 kilos pendant cette aventure.
Pas d’eau courante évidemment. Seulement de l’eau minérale en grosse quantité et de l’eau traitée stockée dans des jerricans pour cuisiner ou se laver les mains. Pas de douche, pas de toilettes. Je me lave aux lingettes.
Le camp est composé d’une grande tente bédouine commune pour l’équipe et la cuisine, paravents , des matelas traditionnels , sacs de couchage et de notre tente type Quechua.
Le vent, la chaleur et le sable
Au début du voyage, les températures sont idéales : entre 26 et 29 degrés en journée, avec des matinées et soirées fraîches nécessitant un sweat.
Puis les quatre derniers jours, la chaleur grimpe brutalement autour de 37 degrés. L’air permet de supporter cette chaleur et c'est nettement plus respirable que dans les villes. Le corps ralentit. Les téléphones chauffent rapidement. Même l’eau devient tiède en quelques minutes. Le dernier jour, une roue a éclaté sur une piste sableuse.
Mais le véritable compagnon de cette traversée restera le vent. Du premier au dernier jour. Il nous accompagne sans relâche. Parfois léger comme une caresse. Parfois il nous balaie et érafle le visage. Le cinquième jour, le vent atteint son intensité maximale. Nous passons une nuit difficile, la tente rabattue sur nous sous les rafales et en partie couverte de sable. On mange du sable tous les jours. Dans les yeux, les cheveux, les vêtements...
Mais comme dit souvent Muhammed : « C’est aussi ça, l’aventure. »
Avec mes cheveux longs, j’ai rapidement repris mes habitudes de fille du désert matin et soir: tresses serrées , sérum physiologique pour les yeux, gouttes, et vaseline sur les lèvres pour éviter les brûlures du vent et du soleil. Et turban autour de la tête en journée.
Ce que le désert m’a appris
J’avais déjà vécu six jours consécutifs dans le désert noir et blanc. Mais dix jours… C’était un record personnel. Plus immersif. Plus hostile. Plus exigeant. Plus stressant aussi. Et donc plus intense.
Je me suis sentie à la fois exploratrice, aventurière, femme préhistorique et presque comme animal sauvage évoluant au rythme de cette nature aride. Le désert impose un autre rapport au temps. Ici, rien ne presse. Le matin, on prend un café. Puis un deuxième. Le petit-déjeuner dure longtemps puis l’équipe replie le camp. On démarre souvent vers 10h30. On vit simplement au rythme des hommes du désert, ceux qui le connaissent vraiment.
Et c’est probablement ce que j’aime le plus dans ces expéditions : ce retour à l’essentiel. Le partage. La transmission. Les discussions autour du feu, du thé ou du café. Les silences aussi.
D’un point de vue personnel, cette expédition m’a procuré une vraie sensation de liberté et d’acceptation de soi en tant qu’être humain, parce qu’au désert on revient finalement à quelque chose de très naturel et instinctif. J’ai ressenti une immense bouffée d’oxygène, un vrai lâcher-prise et une déconnexion totale, encore plus forte que dans les autres déserts que j’ai déjà traversés.
J’illustre cet article avec une photo prise face au vent, le turban noué autour de la tête. Le visage marqué par la fatigue, le sable et plusieurs jours passés au rythme du désert. Une fatigue différente, pas seulement physique, mais celle d’une longue immersion dans un milieu aride. Face à moi, le dernier coucher de soleil flamboyant éclaire les reliefs rocheux du désert occidental. Et finalement, cette image résume assez bien cette traversée : une aventure brute, intense, sauvage, parfois éprouvante, mais profondément humaine.
Je suis heureuse d’avoir vécu cette aventure aux côtés de Muhammed, et je le remercie de m’avoir permis de participer à cette expédition. Et je ne sais même pas comment remercier Hamada et toute son équipe pour cette expérience.
© Fille du Désert - Tous droits réservés. Texte et récit rédigés le 13 mai 2026. Toute reproduction, utilisation ou diffusion des textes et photographies sans autorisation est interdite.




















